Jan
4
2013
Ecrit par
Patrick Moll

Free vient de mettre une fois de plus le feu à un baril de poudre, mais ce n'est pour une fois pas forcément une bonne nouvelle. En décidant de bloquer les flux des régies publicitaires, c'est le modèle économique de bien des sites web que menace le fournisseur d'accès. Passons sur le fait que ce blocage semble être partiel et concerner en premier lieu l'univers Google, car là n'est pas mon propos. Passons également sur la possibilité de désactiver ce blocage : l'opération est assez complexe pour un non technophile et j'imagine mal les internautes se ruer sur l'interface de gestion de leur Freebox pour le seul plaisir de retrouver des bandeaux publicitaires sur leurs sites favoris...
Cette décision de Free, si elle se confirme et fait boule de neige chez les autres FAI, met en danger la plupart des sites web professionnels qui devront diversifier leurs sources de revenus afin de ne plus dépendre de façon trop étroite, donc trop aléatoire, de la publicité. Cela pose d'une façon plus générale la question de la gratuité sur le web, mythe qui a fait des dégâts considérables dans les esprits et s'est étendu à des produits périphériques comme les biens culturels ou les logiciels. Je ne vous propose ici que quelques pistes de réflexion tant la question est complexe et protéiforme. N'hésitez pas à prolonger le débat en commentaires.
Facebook, Instagram, les Drives dans le Cloud, autant d'outils web "gratuits" qui ont récemment défrayé la chronique quand les internautes ont découvert ou pris la vraie mesure du revers de la médaille. Revers que résume bien la fameuse phrase "Quand un produit est gratuit, c'est que VOUS êtes le produit". On a parlé de naïveté face aux protestations outrées d'internautes qui croyaient que tout cela leur était offert par bonté d'âme, sans que rien ne leur soit demandé en retour. En réalité, c'est là un effet direct du mythe de la gratuité qui a fait perdre sa valeur à toute chose d'apparence immatérielle, comme si elle n'était pas le fruit d'un travail. N'importe qui peut créer un blog gratuitement ou à très faible coût et s'y répandre à loisir ? Pourquoi aurait-on alors à payer pour accéder au contenu d'un site ou d'un blog ? Pourquoi acheter de la musique ou des films quand le streaming et le téléchargement les procurent gratuitement ? Pourquoi payer un logiciel alors qu'il en existe tant de gratuits ? Pourquoi Photoshop coûte-t-il si cher alors qu'une appli coûte 1 ou 2 euros sur l'App Store ou l'Android Market ? 600€ pour un Galaxy Note ou un iPhone 5 ? Du délire quand on a réellement fini par croire qu'un téléphone coûtait 1€ ! Pourquoi un livre électronique revient-il plus cher que le coût de mise à disposition, soit quelques euros dans le pire des cas ? Pourquoi un journal paierait 300€ pour une photo alors qu'elles sont à 1€ sur les microstocks ? Je pourrais en écrire des pages tant sont nombreuses les idées fausses qui découlent plus ou moins directement de ce mythe de la gratuité qui a tout nivellé par le bas...
La publicité a joué un rôle prépondérant dans la longévité de ce mythe en devenant le coût non monétaire d'accès aux services et aux contenus web. Sa forte croissance ces dernières années a fait croire qu'un modèle économique exclusivement fondé sur les annonceurs était possible. C'est ce modèle que menace la décision de Free de bloquer les régies publicitaires, lesquelles ont pourtant un certain nombre d'avantages : elles produisent des revenus proportionnels à la fréquentation des sites et ne sont pas directement gérées par lesdits sites, ce qui assure un minimum d'indépendance. Que se passerait-il si les régies ne devenaient plus assez rémunératrices ? Les sites se tourneraient vers d'autres modalités publicitaires bien plus problématiques, notamment des contrats directs avec les annonceurs avec à la clé des publireportages, des liens ou des articles sponsorisés. Je ne fais pas ici l'apologie des bandeaux publicitaires gérés par des régies, mais ils me semblent représenter un moindre mal.
Quoi qu'il advienne, il est probable que les sites web produisant un contenu de qualité se dirigeront à un terme assez court vers un modèle économique plus diversifié. De nombreux sites proposent déjà du contenu sur abonnement ou des suppléments payants. Ce modèle partiellement payant a le mérite de tirer vers le haut ce que le mythe de la gratuité a traîné dans le ruisseau, mais il faudra que la qualité et la valeur ajoutée soient au rendez-vous pour convaincre suffisamment d'internautes de changer de paradigme.
Pourquoi évoquer ce sujet sur Alpha-numérique ? D'abord parce que la menace concerne nombre de sites photo de qualité (et plus généralement de sites traitant de technologies) qui manqueraient singulièrement dans le paysage s'ils venaient à disparaître. Ceux qui sont adossés à des publications papier ou à des groupes de presse ayant les épaules larges bénéficient d'une diversification naturelle, mais les pureplayers sont en puredanger. L'autre raison est qu'Alpha-numérique est exempt de publicité et de toute forme de partenariat, ce qui me permet de parler de cela sans être juge et partie. En revanche, je soutiens ici en priorité les sites qui offrent un contenu de qualité, original et éditorialisé avec de vrais emplois à la clé. Les autres me sont sympathiques (ou pas), mais je considère qu'ils s'inscrivent plus dans une vraie logique de gratuité, celle du plaisir de partager...
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