Mai 28 2012
idees_fausses.jpgCette chronique est un prolongement de celle sur le format RAW et le rendu par défaut des logiciels. J'avais alors exploré les raisons des écarts de rendu entre les différents logiciels de développement, en rappelant (avec insistance) que développer un Raw relève de l'interprétation. Beaucoup d'amateurs croient encore que le Jpeg possède un statut différent, qu'il représente la vérité issue de la prise de vue et que s'en écarter, c'est quelque part tricher.
Pourtant, ce Jpeg n'est que l'interprétation du Raw proposée par le processeur d'images intégré au boîtier. Elle n'a objectivement pas plus de valeur qu'une autre et n'a plus l'avantage exclusif de donner aux photos la "personnalité" voulue par le constructeur puisque plusieurs logiciels de développement sont désormais capables de faire de même.
Le milieu professionnel n'est pas en reste dans le mauvais discernement entre le Raw, le Jpeg et la "vérité". L'année 2010 aura été celle du "haro sur la retouche". Projet de loi contre la retouche corporelle dans la publicité, concours photo qui éliminent des candidats pour cause d'écarts entre l'image proposée et le fichier brut, néologisme Photoshoper soudainement frappé d'infamie...
Tout cela pose la question complexe de la définition de la retouche, avec son corollaire : retoucher, est-ce tricher ? Sans prétendre épuiser un sujet aussi complexe, voici quelques pistes de réflexion et de compréhension. Le débat peut se poursuivre dans la zone des commentaires, tous les points de vue y étant les bienvenus.


Photographie et "vérité"

Commençons par tordre le cou au concept de "vérité" en photographie. Une photo n'est, et ne sera jamais qu'une interprétation de la scène photographiée. Qu'il s'agisse du cadrage, de la composition, de la focale ou de l'ouverture utilisée, il existe une infinité de façons de photographier la même scène, avec des résultats profondément différents. La photo d'un enfant prise en plan serré n'aura pas le même sens que si le plan est élargi et montre un tank situé juste derrière lui avec en arrière-plan une ville dévastée. On peut donc faire dire à peu près ce que l'on veut à une photo. Pourtant, personne ne peut prétendre que tel plan rend mieux compte de la "vérité" qu'un autre : la composition de l'image relève de la liberté fondamentale du photographe. Tout au plus peut-on dire ou penser que l'on n'aurait pas fait la même photo dans les mêmes circonstances.
S'agissant du traitement de l'image, qu'un photojournaliste se hasarde à augmenter le contraste où à ajuster les couleurs et c'est le scandale ! On se souvient de la sortie du directeur de Visa pour l'Image se plaignant des "ciels magnifiques, violets avec des nuages roses, des gravats blanc éclatant" après la catastrophe d'Haïti. Et alors ? Tout au plus peut-on reprocher le mauvais goût de l'auteur et éliminer sa proposition. Pour le reste, si le rendu proposé correspond à ce qu'il a ressenti à la vue de la scène photographiée, où est le problème ? Dans le photojournalisme comme ailleurs, ce sont aussi (et peut-être surtout) des impressions et des émotions que le photographe doit transmettre. S'il ne s'agissait que de retranscrire de façon impersonnelle la réalité, des caméras de vidéosurveillance feraient correctement le travail... et passeraient à côté de l'essentiel. N'est-ce pas étonnant de laisser au photographe une pleine liberté dans le cadrage et la composition alors que ceux-ci peuvent changer profondément le sens de l'image, et pousser des hauts cris face à un traitement - même un peu poussé - visant à la faire correspondre à l'émotion ressentie ?
Après avoir exigé un temps le Jpeg direct dans l'illusion qu'il représenterait mieux la réalité qu'une image issue d'un Raw, certains concours photo réclament désormais que le fichier brut leur soit fourni afin de pouvoir vérifier que la photo n'a pas été "trafiquée". Ce faisant, ils se couvrent un peu plus de ridicule. Avec quel logiciel vont-ils ouvrir le Raw ? Ont-ils seulement conscience que chaque logiciel leur donnera une interprétation différente et qu'aucune ne peut prétendre mieux représenter la réalité qu'une autre ? Ont-ils oublié qu'en argentique, selon le film et le procédé de développement choisis, on pouvait produire des rendus très différents ? Et que dire du noir et blanc qui relève encore plus radicalement de l'interprétation ?
Deux ans après, le même directeur de Visa pour l'Image déclare : "J'ai perdu le combat contre la retouche des images", tout en s'emportant contre certaines pratiques : "Il y a des modes qui me hérissent, comme celles des photos faites avec des téléphones, de l'Instagram et autre Hispamatic, car le photographe ne maîtrise rien, c'est l'appareil qui décide". Le combat n'est pas perdu, il n'a juste pas de sens. La seconde partie de son propos est d'ailleurs en contradiction avec ledit combat : en se navrant que les photographes shootant avec des téléphones ne maîtrisent rien et laissent décider leur appareil, il souligne l'aspect fondamentalement interprétatif de la photographie. Il devrait pourtant se réjouir de l'absence de retouche et de la "pureté" du témoignage ainsi produit...
Cela étant, on sent bien qu'il existe une limite entre ce qui est admissible et ce qui ne l'est pas. Mais où et comment la fixer ? La réponse à cette question passe par l'établissement d'une définition de la retouche, notion fourre-tout qui n'aide pas vraiment à clarifier les choses.


Qu'est-ce que la retouche ?

La retouche est un mot qui m'horripile, car il est devenu synonyme de travestissement de la réalité indépendamment de la nature du traitement appliqué à l'image. C'est du moins ce que pensent tous ceux qui n'ont pas une pleine conscience que la réalité n'est pas réductible à une photographie, et plus encore ceux qui croient que le Jpeg produit par l'appareil photo en est la meilleure représentation. Modifier le Jpeg serait ainsi un crime de lèse-réalité, alors que bien souvent il s'agit d'amener le Jpeg direct au plus près de ce que les yeux du photographe ont réellement perçu. Cette mythification du Jpeg comme capture objective de la scène photographiée est en voie de désintégration, mais la route est encore longue.
En corollaire, le logiciel de développement des Raw devient l'instrument de cette infamie qu'est la retouche. Pensez donc : c'est au photographe que revient de fixer la luminosité, le contraste, la colorimétrie, etc.  Pourtant, qui mieux que lui sait ce que ses yeux ont vu et ce qu'il a ressenti ? Comment peut-on croire que les algorithmes du processeur de l'appareil sont mieux à même de produire une image fidèle au projet du photographe ? Là encore, un mythe fait de la résistance : celui du Raw "brut de capteur" qui serait exempt de tout traitement. C'est ignorer ce que contient un Raw et comment le logiciel de développement le transforme en image bitmap... 
Mais revenons à la question posée en intertitre. Puisque toute modification d'un Jpeg et toute interprétation d'un Raw est appelée retouche, peut-on à tout le moins les catégoriser ? Pour ce qui me concerne, je fais une distinction radicale entre la modification du contenu de l'image et ce qui relève de l'interprétation. Quand la "bande des quatre" est supprimée des photos où ils figurent après la mort de Mao, c'est évidemment une manipulation hautement condamnable, comme l'est tout photomontage qui prétend être autre chose que ce qu'il est. Certains cas méritent toutefois discussion. Est-il scandaleux d'effacer un car de touristes au pied d'une pyramide d'Égypte ? J'ai pour ma part supprimé une grue de certaines photos de Venise, sans l'ombre d'un remords. Mon projet n'était pas de réaliser un reportage sur les travaux publics vénitiens, mais de montrer la Venise intemporelle. La grue n'est alors qu'une nuisance visuelle (et provisoire). On le voit, même lorsqu'il s'agit de supprimer des éléments, la distinction entre la retouche légitime et celle qui ne l'est pas est délicate à établir.
Ce qui relève de l'interprétation ne devrait pas s'appeler retouche, sauf à admettre que l'appareil photo fait lui même une retouche en créant le Jpeg. Je préfère parler de traitement d'image pour le différencier des manipulations du contenu de l'image. Le développement d'un Raw ne diffère de la correction du Jpeg que par son plus grand potentiel d'intervention.
Un mot sur les publicités photoshopées à outrance, dont les plus beaux ratages figurent au panthéon des Photoshop Disasters. Qu'on embellisse un produit ou un corps ne me pose aucun problème, puisque c'est là le principe même de la publicité. Si la Mère Denis a figuré dans une pub pour un lave-linge et non pour des Wonderbra, ce n'est sans doute pas par hasard. Le projet loi visant à faire figurer sur les photos modifiées "Photographie retouchée afin de modifier l’apparence corporelle d’une personne" n'est qu'un exemple de plus de ce politiquement correct qui mine et aseptise chaque jour un peu plus notre société. Une photo d'un modèle naturellement très mince ou refait à neuf par la chirurgie esthétique serait ainsi moins condamnable qu'une photo ayant subi une chirurgie logicielle. Ridicule.


Conclusion

De mon point de vue, la notion de retouche ne devrait englober que les traitements qui modifient des éléments de l'image (en remplaçant des pixels par d'autres). Pour autant, elle ne constitue une tricherie que lorsqu'une manipulation est avérée et dommageable, ce qui ne concerne guère que le photojournalisme.
Quant au traitement d'images, loin d'être une tricherie, il représente une liberté fondamentale du photographe au même titre que le cadrage, la composition, le choix du moment du déclenchement, etc. Penser qu'il s'agit d'une altération de l'image, c'est ignorer que toute image n'est qu'une interprétation de la réalité, chose que je ne me lasserai pas de rappeler. Ne jamais modifier ses Jpeg directs, comme certains s'en félicitent encore ici ou là, c'est simplement avoir abandonné à son boîtier des choix essentiels qui ne doivent revenir qu'au photographe. Je ne vois pas bien en quoi il y aurait lieu d'en être fier.
Le numérique a facilité l'accès à une maîtrise complète du flux de production d'images, du vidage de la carte mémoire à la diffusion ou à l'impression des images finalisées. Ce qui était réservé à quelques-uns du temps de l'argentique est désormais accessible à tous. Ne laissez pas passer cette chance, prenez en main la destinée de vos photos et fuyez les rendus standardisés à la Instagram et autres calamités photographiques.

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