Mar
16
2013
Ecrit par
Patrick Moll

Photoshop est le logiciel le plus piraté de la galaxie. Adobe le sait mieux que quiconque et a choisi de s'en servir comme vecteur publicitaire pour son offre Creative Cloud. La vidéo
Cracker pour Photoshop CS6 en 4 étapes a fait le tour du web, en faisant rire ceux qui n'ont jamais craqué le logiciel et plutôt ricaner ceux qui sont rompus à l'exercice et en connaissent la simplicité. C'est qu'Adobe a versé pour l'occasion dans le bon gros pastiche en simulant la pire des solutions : le p2p avec un crack bien vérolé et une version suédoise à l'arrivée... Mais c'est de bonne guerre et on ne leur reprochera pas. En revanche, l'annonce récente de la suppression des versions boîte et la mise en avant plus que lourde des formules d'abonnement pose question. L'occasion est donc bonne d'examiner la politique commerciale d'Adobe et l'éventail des solutions offertes à l'utilisateur qui désire acheter une licence, qu'il s'agisse d'ailleurs de Photoshop ou d'autres logiciels.
Commençons par l'information la plus récente : la disparition des versions boîte remplacées par un téléchargement obligatoire sur le site d'Adobe après connexion sur son compte personnel. Que faut-il en penser ? Sans doute pas grand-chose, sinon que c'est bien dans l'air du temps. Le support physique CD ou DVD tend à disparaître quel que soit le type de contenu, et les logiciels n'ont pas de raison de faire exception. Même les lecteurs commencent à disparaître des ordinateurs. Dans un tel contexte, il n'y a guère de raison de soupçonner Adobe d'une quelconque sournoiserie. En revanche, on voit bien le bénéfice qu'ils en tireront : moins de frais de fabrication et, surtout, la récupération de tout ou partie des marges des distributeurs. Sur ce point précis, il sera intéressant de voir s'ils se priveront de canaux de distribution importants comme Amazon ou la FNAC, ou si ces derniers seront habilités à vendre des produits immatériels. Si le site d'Adobe devient leur seule boutique de vente, il m'étonnerait que Photoshop Elements, à 99€ ou 81€ la mise à jour annuelle, parte comme des petits pains...
Parlons du piratage de Photoshop et, plus généralement, de la Creative Suite. Il est tellement simple à réaliser qu'on peut se demander s'il ne s'agit pas d'une politique délibérée d'Adobe : capter et rendre dépendants les particuliers qui n'auraient de toute façon jamais investi 1000€ dans le logiciel, mais qui s'y voient ensuite contraints dans un cadre professionnel où le piratage devient très risqué. Hack me, I'm famous !
Quoi qu'il en soit, si Photoshop est aussi piraté, c'est qu'il est terriblement addictif. Qu'il s'agisse de ses fonctionnalités ou de son ergonomie, c'est un must qui donne envie de le posséder même si on n'utilise qu'une petite partie de son potentiel. Photoshop est un standard et il existe peu de domaines où un logiciel écrase à ce point la concurrence.
Reste qu'à 1000€ (954, 48€ TTC pour être précis), le logiciel ne s'adresse qu'aux professionnels et aux experts fortunés. Même si les grands comptes sont la cible naturelle d'Adobe, il existe de très nombreux utilisateurs potentiels pour lesquels l'achat initial est rude. D'où l'idée de proposer un système d'abonnement qui rend la douloureuse moins... douloureuse. Pourquoi pas. Mais quand la proposition est martelée au point qu'il ne semble plus exister d'alternatives, cela pose question, voire problème.
Quoi que l'on cherche sur le site d'Adobe, on est ramené de façon insistante vers le Creative Cloud et ses options d'abonnement. C'était déjà lourd au lancement de la formule, c'est devenu à ce point omniprésent que l'accès au tarif "normal" relève du parcours du combattant. Présenté comme une aubaine pour les utilisateurs, on se doute bien, face à une telle insistance, qu'elle l'est surtout pour Adobe. De fait, comme je vais le montrer, le Creative Cloud ne présente d'avantage qu'à court terme, et dans des conditions de jouissance sans possession. Avec l'abonnement, vous achetez le droit d'utiliser le logiciel tant que vous payez votre dû chaque mois. Vous désirez, pour une raison ou une autre, arrêter l'abonnement ? Vous n'avez plus rien, alors que l'usage d'une version complète boîte ou téléchargée n'est pas limité dans le temps. Vous désirez utiliser votre version CS6 pendant 10 ans sans faire de mise à jour ? Rien ne vous en empêche. C'est sans doute ce qui agace Adobe, surtout s'agissant de logiciels comme Photoshop qui sont très matures, les nouveautés étant pour la plupart anecdotiques.
Face à ce déséquilibre, on pourrait penser que l'abonnement au Creative Cloud est financièrement intéressant, et ce à tous les termes examinés. Hélas, tel n'est pas le cas, quel que soit le logiciel ou la Suite considérée. Restons avec Photoshop et examinons les coûts cumulés sur plusieurs années. Pour simplifier le calcul, plaçons-nous le jour de la sortie d'une nouvelle version. Les données de base sont les suivantes : 954, 48€ pour une version complète, 273 ,06€ pour une mise à jour (tous les deux ans) et 24,58€/mois pour l'abonnement annuel (soit 294,96€/an, ce qui est déjà nettement moins excitant). On obtient les coûts cumulés suivants :
• Après 2 ans : 589,92€ pour l'abonnement, 954,48€ pour la version "normale"
• Après 4 ans : 1179,84€ pour l'abonnement, 1227,54€ pour la version "normale"
• Après 6 ans : 1769,76€ pour l'abonnement, 1500,60€ pour la version "normale"
Au-delà, l'écart ne fait que se creuser en défaveur de l'abonnement...
On le voit, la "bonne affaire" n'est qu'apparente et ressemble un peu à ces abonnements qui permettent d'acheter moins cher un téléphone en s'engageant deux ans chez l'opérateur. Ils aboutissent in fine à payer l'appareil beaucoup plus cher que s'il avait été acheté à prix normal en magasin ! Mais au moins a-t-on un téléphone au bout des deux ans, même si l'on cesse tout engagement chez cet opérateur. Avec le Creative Cloud, on n'a plus rien. Le prix de 24,59€/mois est donc très aguichant, mais ne présente que l'avantage (à court terme) d'étaler la dépense initiale. S'agissant des mises à jour partielles, il suffit d'examiner la liste des nouveautés récentes pour se rendre compte de leur intérêt très limité. Seuls les photographes seront vraiment intéressés par l'acquisition des versions ultérieure afin de bénéficier de la prise en charge des nouveaux boîtiers par Camera Raw. Et encore, on peut s'en passer grâce au DNG Converter...
Vous êtes convaincu par la démonstration, mais Photoshop reste trop cher pour vous ? Il existe au moins deux solutions légales pour le payer moins cher. La première s'adresse aux étudiants et aux enseignants, avec des réductions de l'ordre de 70%. La seconde s'adresse à tout le monde et se trouve être encore plus intéressante. Pour en bénéficier, il suffit de faire partie d'un club photo adhérent à la Fédération Photographique de France. Considéré comme organisme formateur, le club a alors accès à des tarifs préférentiels très bas. Il vous en coûtera ainsi moins de 200€ pour une version de Photoshop avec en prime deux ans de mise à jour (nommée "maintenance" dans le jargon d'Adobe). Si vous prenez une licence aujourd'hui, vous aurez donc automatiquement droit à la mise à jour vers Photoshop CS7 au printemps 2014. J'évoque cette solution avec d'autant plus de plaisir que j'en ai moi-même profité plusieurs années avant d'acheter une Creative Suite.
Vous l'aurez compris, je suis d'autant plus critique envers la politique commerciale d'Adobe que je ne saurais me passer de ses logiciels, notamment de Lightroom, Photoshop, Bridge et InDesign que j'utilise au quotidien et que je défends dans tous mes écrits. Et encore ne suis-je pas revenu sur l'énorme écart entre les prix hors taxes US et européens, que rien ne justifie. L'abus de position dominante est assez difficile à supporter, surtout quand la presse spécialisée semble avoir remisé son esprit critique dans une poche bien profonde...
Ajouter un Commentaire